La bourle avec un " r " qui ne manque pas d’air…


"Le jeu de bourles", Rémi Cogghe, Musée de Roubaix.

Son histoire remonte à la nuit des temps et se confond avec celle du Versant Nord-Est de la métropole lilloise. Il y a 20 ans on ne donnait pas cher de sa survie. Aujourd’hui, la fédération du Nord recense 7000 licenciés, de plus en plus jeunes…

Il s’en est fallu d’un cheveu qu’elle ne soit enfouie dans la nostalgie d’une agglomération, avec pour unique témoin de son âge d’or le tableau de Rémy Cogghe intitulé " jeu de bourles en Flandre intérieure " exposé en mairie de Roubaix. Aujourd’hui, après avoir connu un recul, la bourle reprend du poil de la bête et aborde sereinement le XXI° siècle. Même en période estivale, les bourleux se lancent des défis dans leurs chères bourloires.

Le nombre des bourloires s’est pourtant réduit au fil des décennies. Tourcoing en recensait 244 en 1900. Une dizaine aujourd’hui. La faute au vieillissement des adeptes qui ne se sont pas souciés à temps de transmettre leur expérience, aux opérations d’urbanisme dans des quartiers vétustes, aux tenanciers ou associations gestionnaires qui n’ont pas engagé les frais nécessaires pour entretenir leurs équipements et les mettre aux normes de sécurité. La faute enfin à la raréfaction des bourles, aux difficultés de trouver un bois de qualité et dénicher des tourneurs capables de les confectionner.

Et pourtant ce jeu traditionnel pratiqué autant dans les cercles paroissiaux que dans les sociétés non-confessionnelles hébergées dans les dépendances des estaminets fait corps avec l’histoire du Versant Nord-Est. On pensait que la pratique de ce jeu ne remontait qu’à 2 ou 3 siècles. De récentes recherches démontrent qu’on le pratiquait déjà au Moyen Age. En témoigne cet arrêté pris à Lille, daté du 4 août 1382 : " que nul soit si hardi, ni grands ni petits, dorénavant à jouer à quelque jeu de bourles grandes ou petites en notre ville sous peine d’une amende de 60 sols de forfait même pour les enfants seraient castagnés de verges ou autre peine selon la gravité du méfait ou intention ".

Loin

La fédération du nord des sociétés de bourles née il y a une dizaine d’années ne se contente pas de se pencher sur le passé. Elle veut réhabiliter une tradition populaire ancestrale et ce dans deux directions : établir une cartographie aussi précise que possible de la bourle et s’ouvrir aux jeunes. Rompre l’isolement géographique n’est pas forcément un pari fantaisiste. Même si la bourle est fortement implantée dans le Versant Nord-Est notamment à Tourcoing et Wattrelos dont les fédérations regroupent chacune une quinzaine de sociétés, elle n’est pas l’apanage d’une agglomération. Certaines localités de la Flandre Française intérieure et de Belgique la pratiquent en extérieur lors des ducasses. Les bourleux se sont même trouvés des liens de parenté avec les adeptes de la boule de fort pratiquée autour d’Angers et de la boule anglaise qui se joue sur gazon et rassemble dans les anciens pays du Commonwealth des milliers de licenciés. Difficile pourtant d’imaginer un championnat du monde comme pour la pelote basque sans unifier les règles et standardiser les lieux de rencontre…

Et les jeunes

Alors, à défaut de sortir de son cadre territorial, la fédération du Nord a décidé de convertir les jeunes. Une tentative prometteuse de l’avis de Francis Geneau, vice-président de la fédération qui trimballe d’école en école une vidéo présentant l’histoire de la bourle et accueille, comme plusieurs responsables de cercles locaux, chaque samedi, en initiation, des écoliers.

La mini-bourloire à l’échelle d’un cinquième confectionnée par les Papillons Blancs de Tourcoing est aujourd’hui de toutes les fêtes au point qu’il est nécessaire de la réserver un an à l’avance, et que les constructeurs en ont créé cinq autres modèles. Et puis la bourle s’apprête à illustrer… une station de métro tourquennoise. La mosaïste Sophie Battist, avec la fédération a décidé de lui dédier la station du Pont de Neuville.

Joël COTTRANT

 

Règles de l’art

Ne pas confondre bourle et boule. Pagnol et Van der Meersch n’ont pas de filiation commune. Bourle s’écrit d’ailleurs avec un " r " comme le mot picard " bourler " qui veut dire tomber. Le jeu se pratique sur une piste concave avec des cylindres… convexes. Autant dire qu’un bon bourleux est un expert en balistique. La bourle en effet ne roule pas droit. Elle progresse en titubant selon un tracé sinusoïdal d’une rive à l’autre de la bourloire avant de s’affaler. Le jeu consiste à la rapprocher d’un point fixe à l’autre bout de la piste, l’étaque.

En général, la partie oppose deux équipes de quatre personnes qui lancent un certain nombre de bourles (huit à Tourcoing, six à Wattrelos). Il s’agit de bien se situer par rapport à l’étaque mais aussi de créer des obstacles de façon à ce que l’équipe adverse ne puisse placer ses propres bourles et prendre les points. La bourloire a partout les mêmes dimensions, 25 mètres de long sur 2 de large, mais le galbe peut différer d’une bourloire à l’autre.

Noyer ou gaïac

Les bourles sont très différentes d’une ville à l’autre : à Tourcoing, on utilise la petite bourle en souche de noyer de moins de 20 cm de haut et de 10 à 11 cm de large pour un poids maximal de 2 kg, à Wattrelos, on préfère la grosse bourle en bois de gaïac, une essence longtemps utilisée en raison de sa dureté dans le machinisme textile. De tradition plus récente, la grosse bourle mesure 30 à 40 cm de diamètre pour une largeur de 10 à 11 cm et un poids maximal de 9 kilos. A Halluin mais aussi en Belgique, on utilise la bourle dite de Roulers. En bois de noyer, elle dispose d’un diamètre à peu près égal à celui de la tourquennoise mais elle est plus large et plus arrondie. Son poids est de 1,8 kg. Les bourles ont une face plus lourde que l’autre. La face lourde, le " fort ", contribue à lui donner son mouvement. Les vieux bourleux ne se séparent jamais de leur bourle dont il sont les seuls à maîtriser le fort.

Qu’elle soit en noyer ou en gaïac, la bourle, objet que l’on se transmet de père en fils est soigneusement entretenue. Par le passé pour éviter qu’elle ne soit attaquée par les vers, on la plongeait dans… une fosse à purin. On préfère aujourd’hui la traiter à l’huile de lin. Actuellement , la bourloire de Wasquehal se livre à des essais avec un prototype en Celoron, une matière synthétique très dure. Son prix est nettement plus élevé : 1200 francs environ alors qu’il faut compter environ 200 francs pour une bourle en noyer.

Le progrès technique a également fait son apparition pour la réfection des bourloires. On utilise désormais des mélanges de résine, de chaux et de sable apposés sur un enduit d’accrochage constitué de goudron synthétique. C’est sans doute moins poétique que les matériaux utilisés jadis : de la bouse de vache mélangée à de l’argile et du son de seigle, mais au moins ces nouveaux matériaux ne se prêtent plus aux tricheries : la bouse de vache était en effet très sensible à l’humidité et on raconte que par le passé certains champions durent leur victoire à une serpillère bien mouillée oubliée sur la piste une veille de compétition.

 

Lexique du parfait bourleux

Beaucoup de termes utilisés par les bourleux semblent s’inspirer du vocabulaire des mariniers. Rien d’étonnant à cela : la bourle et la boule de fort se sont développées essentiellement de part et d’autre des cours d’eau et canaux.

L’étaque : C’est le point fixe scellé à l’extrémité de la bourloire dont la bourle doit se rapprocher le plus pour que le joueur marque le point.

Aller au tchu : Un joueur maladroit qui place sa bourle hors du jeu en l’envoyant au fossé à l’extrémité de la bourloire va au tchu.

Faire jo : expression intraduisible. Elle désigne le joueur, adroit celui-là, qui parvient à marquer le point en plaçant sa bourle sur ou juste à côté de l’étaque.

Buquer : Le joueur lance la bourle de toutes ses forces afin de dégager les bourles adverses qui peuvent faire obstacle à ses partenaires sur le chemin de l’étaque. Attention, la bourle se lance et ne se jette pas.

Faire un cul : par opposition à buquer, c’est pousser légèrement la bourle d’un partenaire pour la rapprocher de l’étaque.

Pour tout contact avec la fédération du Nord, s’adresser à Francis Geneau, bourloire municipale de Tourcoing, 27 rue de Strasbourg (tél. : 03.20.25.16.99) ou à la fédération des sociétés de bourles de Wattrelos, bourloire municipale, parc urbain de Wattrelos.


Note de l'administrateur du site :
Je me suis permis de recopier cet article afin de combler un manque manifeste sur Internet au sujet de ce sport traditionnel. J'ai essayé de ne commettre aucune faute de frappe. Cet article est paru dans l'édition de Tourcoing du dimanche 2 août 1998. Merci à l'auteur pour sa compréhension et pour son talent.